Clémentine Lecointe

C’est ainsi et autrement

Par Pierre Tillet


Plutôt que la conséquence d’une réflexion sur la peinture et son mode d’être1, plutôt que la résultante d’une analyse du tableau comme système de signes (lié à une symbolique générale ou à un régime iconographique particulier), les oeuvres de Clémentine Lecointe sont avant tout le produit de choix formels2. Dans la perspective de désidéaliser la surface sacrée de la toile, elle a d’abord employé du plastique qu’elle a assemblé, chauffé puis fixé sur des châssis, produisant ainsi des « monochromes ». Pareillement – c’est-à-dire en peignant sans pinceaux, voire en se tenant à distance de l’objet tableau –, elle a déployé le même matériau dans les espaces qu’elle investissait en fonction de leur architecture, modifiant de la sorte la perception que le spectateur pouvait en avoir. Toujours avec du plastique, Lecointe a réalisé des volumes picturaux reprenant les codes de l’abstraction géométrique (cercle, carré, triangle), tout en évoquant la matière de la peinture – comme lorsque Bertrand Lavier repeint des objets en employant une touche « à la Van Gogh » (qu’il considère être un cliché de la peinture dite « moderne »).

Tout en continuant à explorer cet axe matiériste et transgressif (un registre dans lequel elle se sens plus proche d’Alberto Burri que d’Antoni Tàpies), Lecointe à également expérimenté la forme tableau en elle-même. Elle a d’abord pratiqué une peinture gestuelle sur des grands formats non enduits, afin de varier le rendu de la couleur, et en appliquant la matière colorée au pinceau, à la bombe, à la truelle, de manière rapide, afin d’éviter un point focal du regard. Elle a toutefois remis en question ce principe dans une série récente, Disques (2018), constituée de quatre tableaux carrés de 1 m de côté, au centre desquels se trouve un cercle de 60 cm de diamètre. Dans un cas, ce cercle se détache du fond pour devenir un motif monochrome, dans un autre, il constitue à lui seul l’événement plastique du tableau, le reste de la surface étant vide. Une troisième toile montre un disque noir moins visible, car ses limites sont brouillées par des traces tournoyantes de peinture de différentes couleurs. Dans la dernière peinture de cet ensemble, c’est le disque central qui a été laissé vide, ses limites étant définies de l’extérieur par les couleurs appliquées sur la toile.

Les dernières réalisations de Lecointe ne montrent pas plus de bravoure, d’emphase ou de pathos que ce qu’elle a produit jusqu’à maintenant. Recherchant une harmonie dans les couleurs (comme dans certaines peintures de Marcia Hafif, mais sans prendre en compte leur caractère monochrome ni sa manière de construire l’espace pictural), elle a ainsi conçu un ensemble de trois peintures bichromes (Polaroïds, 2018). Sur des fonds qui ne recouvrent pas l’intégralité de ces toiles se détachent des motifs décadrés exécutés rapidement, qu’il est parfois loisible de relier à des référents réels. Ses trois derniers tableaux, Francis, Cécile et John (2018) sont librement inspirés d’oeuvres de Sam Francis, Cécile Bart et John Armleder et s’inscrivent tous trois dans une même perspective : composer des oeuvres à partir d’un langage simple, géométrique, de la transparence, voire de notations graphiques, dans une sorte de gestualité délibérément contrariée.


Notes

1 « Je vous dois la vérité en peinture et je vous la dirai ». Paul Cézanne.

2 « La peinture traite de la chose elle-même. La peinture est tout d’abord peinture. Autonome ». Olivier Mosset.


Dans le cadre du premier cycle de 'fenêtres sur rue' #1 – Interface – Dijon

Par Mathieu Bonnard


Le travail de Clémentine Lecointe prend forme dans la couleur et la matière. Il s’inscrit dans une réflexion picturale passant à travers les normes traditionnelles qui font d’une peinture un médium noble et chargé d’histoire. Invitée en 2018 à Interface pour l’exposition collective Les oiseaux ont cessé de chanter, elle était intervenue sur la fenêtre donnant sur la cour en y apposant un vitrail conçu à partir de sacs plastique colorés.

Il est question d’envisager la lumière comme une matière première qui deviendrait image par le prisme d’un écran et d’une surface. La lumière souvent symbole sacré dans l’Histoire de l’art devient ici l’outil nécessaire à la perception mobile et non plus objet du savoir totale comme auraient pu la réifier les héritiers prométhéens. Sans cette lumière qui vient faire écran, donc réalité objective, il est impossible d’appréhender pleinement l’œuvre de Clémentine Lecointe. Si le rapport à la matière semble être un élément fondateur car il témoigne in fine d’un haptique saisissant, toutes les perspectives très diverses de son travail plastique nous ramènent à l’approche de nos propre sens. Ainsi, le toucher vient mordre la vue de bien des manières. Dans cette œuvre, la lumière est la source des perceptions. C’est elle, ou plutôt son absence partielle qui crée la couleur. 16 rideaux Fez est une installation de tissus d’un 1,50 mètre sur 3 mètres chacun, cousus à Agadir et teints à Fez. Elle propose le nuancier évolutif d’un voyage dont le résultat propulse les couleurs au rang de frontières entre l’intérieur et l’extérieur qui provoquerait, selon le côté où l’on se place, une expérience sensiblement différente. L’intimité se crée lorsque la frontière se colore d’un possible. La composition colorée forme une barrière lumineuse que l’on peut traverser de nuit grâce à la projection de lumière artificielle venant de l’intérieur. De jour, la lumière naturelle obstruée par les rideaux teintés vient colorer l’environnement intérieur par réflexion.